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Vendre l’immatériel

Publié 16 octobre 2017 Mis à jour 16 octobre 2017

Par Sylvain Marois, Vice-président regroupement université, Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec (FNEEQ-CSN)

Chercheurs et enseignants, nous connaissons bien la « valeur » de l’éducation. Faut-il le rappeler, le savoir est un bien non exclusif qui doit demeurer libre, gratuit et accessible. Mais n’en est-il pas de même pour l’information, pour la presse écrite ?

En effet, une presse libre et accessible constitue un socle solide pour une véritable démocratie. En ce sens, les parallèles sont nombreux entre une population informée et une population éduquée. Une population doit avoir facilement accès à de l’information de qualité, tout comme à de l’éducation de qualité.

Les embûches à la production de la recherche libre ne sont-elles pas de même nature que celles qui entravent la production d’une information rigoureuse et indépendante?

Ainsi le privé tente de s’immiscer partout pour mieux contrôler, mais aussi pour s’enrichir. Les impératifs hégémoniques intrinsèques à ces biens immatériels sont du même ordre et les rendent ainsi attrayants pour les mêmes organisations privées. En d’autres mots, on retrouve des enjeux de rentabilité, mais aussi de contrôle, au cœur de l’asservissement au marché, tant de l’éducation que de l’information.

Face à ce constat, faudrait-il élargir la lutte ?

Noam Chomsky et Edward Herman publiaient en 1988 Manufacturing consent – The Political Economy of the Mass Media, un ouvrage fondamental traitant, entre autres choses, du pouvoir des médias. De larges sections de cet essai traitent de la question de la concentration des médias entre les mains de grandes entreprises… et c’était avant Internet.

On peut maintenant constater les conséquences néfastes de la convergence des médias, mais aussi du transfert des revenus vers les plateformes numériques et autres médias sociaux. Derrière une apparence de démocratisation de l’information, il y a une disparition de la presse écrite et une redondance de l’information (cela affecte particulièrement les régions éloignées des grands centres).

On constate une forme d’écrémage associée à une vision unique, voire une pensée unique. Le message ou la nouvelle diffusée sera ainsi celui du plus gros et non celle qui est vraie. Les intérêts du propriétaire seront priorisés, ce qui peut être préjudiciable à la véracité des faits, ou encore plus grave, porter atteinte à la pensée critique. Mais à quoi bon tout cela si l’objectif est d’obtenir un maximum de clics ?

À l’instar du savoir, l’information libre et de qualité constitue une force immatérielle qui doit être harnachée, transformée puis rentabilisée. Dans l’univers du webmarketing où la priorité est d’augmenter le nombre de visites, c’est la manchette qui est reine. L’entreprise privée fonctionne ici comme avec l’éducation : on achète tout ce qu’on peut, on investit les conseils d’administration, on transforme le « produit », non plus pour qu’il réponde à sa raison d’être, mais pour qu’il répondre aux besoins du marché. Les parallèles sont ici trop nombreux pour être ignorés !

Une des conséquences de la fragilisation des emplois dans le secteur universitaire est la dépolitisation du rôle d’enseignant. Bousculés par les délais, l’augmentation de la taille des groupes, la paperasse envahissante, le publish or perish et une situation professionnelle souvent précaire, les enseignants universitaires n’ont plus la tête à la dimension politique de leur rôle dans la société.

L’augmentation du nombre d’attaques à la liberté universitaire n’est certes pas étrangère à cette triste situation. Il faut retrouver la force de s’opposer à cette marchandisation de tout, la marchandisation du monde, matériel et immatériel. Si tous les universitaires ne sont pas des intellectuels et si tous les intellectuels ne sont pas des universitaires, il est plus qu’évident qu’une responsabilité particulière repose sur nos épaules d’enseignants, d’universitaires.

Non seulement parce que nous formons tant les gestionnaires et administrateurs que les journalistes et les futurs enseignants, mais parce que nous avons une responsabilité sociale envers nos concitoyens actuels, mais aussi ceux du futur. (Re)politiser notre rôle d’enseignant contribuerait aussi à la valorisation de la tâche enseignante en l’inscrivant dans la communauté.

Les services à la collectivité ne peuvent se réduire à de brèves interventions dans les médias sans avoir conscience du médium, des enjeux et des objectifs à atteindre. Bref, les luttes en silos nous permettront des victoires, mais tronquées. Des alliances plus larges, des décloisonnements sectoriels permettraient des gains plus larges, plus porteurs face à un ennemi qui veut tout vendre… au plus offrant.

Le contenu et les avis exprimés dans ce blog sont ceux de son auteur et ne reflètent pas nécessairement la position officielle de l’Internationale de l’Education.