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Interview avec Thulas Nxesi, président de l’IE : Nous devons nous assurer que les résolutions soient suivies d’actions

Publié 15 septembre 2005 Mis à jour 15 septembre 2005

De l’avis du président de l’IE, les alliances des syndicats d’enseignants avec d’autres représentants de la société civile sont propices à faire avancer la cause de l’éducation publique et de qualité dans le monde.

Il y a un an, vous avez été élu président de l’IE. A l’époque, vous l’aviez ressenti comme un honneur, mais aussi comme un défi. Quel est votre sentiment aujourd’hui?

Permettez-moi d’abord de saluer nos membres dans le monde. Ils sont presque 30 millions, 30 millions de personnels de l’éducation dévoués défendant le progrès social et luttant pour un meilleur avenir. Ils jouent un rôle essentiel dans le combat pour l’éducation publique et de qualité. Après tout, ce sont eux qui sont chargés de la dispenser.

L’année dernière au Brésil, les représentantes et représentants des personnels de l’éducation dans le monde ont élaboré des politiques et des stratégies pour faire valoir l’éducation publique et de qualité ainsi que les intérêts de la communauté enseignante. Ils ont aussi élu un candidat du Sud à la présidence. Je crois que c’est important et je remercie le soutien de toutes les organisations membres de l’IE.

Vous avez identifié quatre questions vitales pour les syndicats d’enseignants: la première étant la menace du VIH/SIDA.

L’IE peut être fière des résultats de ses campagnes de sensibilisation et prévention. En tant qu’enseignants, en particulier dans les pays en développement, nous sommes en première ligne du combat contre la pandémie. Nous sommes aussi à la tête des efforts d’information. Mais en dépit de notre détermination, nous devons intensifier nos actions pour lutter contre le VIH/SIDA. Je suis parfois frustré de voir en Afrique, par exemple, le manque d’initiatives nationales pour appliquer les programmes. Dans les pays en développement, le VIH/SIDA anéantit les progrès sociaux et éducatifs.

Les syndicats doivent également développer des stratégies et des structures pour soutenir et prendre soin des collègues et des élèves malades. Nous devons faire campagne pour obtenir des traitements médicaux appropriés et défendre les droits des collègues et des élèves qui vivent avec la maladie. Nous devons nous prononcer ouvertement contre les préjugés et la stigmatisation.

Qu’en est-il de la lutte pour l’éducation publique et de qualité pour tous?

L’éducation de qualité, en particulier pour les filles et les femmes, est l’arme la plus puissante pour éradiquer la pauvreté, la maladie et la faim. L’IE soutient que l’éducation et la formation sont un investissement pour le futur. Il faut que les gouvernements réalisent enfin que les ressources utilisées pour la formation initiale et continue des enseignants sont des investissements à long terme, et non une charge financière. La formation et le développement professionnel donnent les moyens aux enseignants de fournir un enseignement de qualité.

L’IE est en outre un ardent défenseur de l’éducation de qualité comme bien public. Nous avons souligné les dangers de la privatisation et de la commercialisation de l’éducation, qui ne bénéficierait que les riches et exacerberait les différences sociales.

S’il y a une volonté politique, on peut trouver les fonds. Pensez à tout l’argent dépensé dans les guerres, qui aurait dû être investi dans les écoles et l’éducation à la paix. Dans les pays en développement, l’objectif de l’Education pour Tous d’ici à 2015 semble difficile à réaliser à cause du manque de fonds gouvernementaux. Les enseignants se sacrifient souvent en travaillant plus et avec des classes surpeuplées. Beaucoup d’argent est détourné de l’éducation en raison de la corruption, du paiement de la dette extérieure et des politiques visant à réduire le rôle de l’Etat et les dépenses publiques.

L’éducation de qualité ne verra pas le jour si l’on ne traite pas des conditions de base des travailleurs de l’éducation. Dans la plupart des pays en développement, les salaires et les conditions de travail des enseignants sont médiocres. Il arrive parfois que les enseignants soient payés avec retard ou même doivent renoncer à leur salaire. Dans ce contexte, il est très difficile de parler d’éducation publique et de qualité pour tous.

Que peuvent faire les syndicats d’enseignants pour améliorer les conditions de travail?

Tout d’abord, les syndicats doivent développer leur capacité de négociation, non seulement sur les conditions de service, mais aussi sur les questions sociales et économiques. Les syndicats doivent élargir leurs compétences sur des problèmes complexes comme la commercialisation, sinon que feront-ils lorsqu’ils seront appelés à la table de négociations? Quant à l’IE, elle doit continuer son action auprès de la Banque Mondiale afin de rester au fait de l’initiative « fast track » pour financer l’EPT.

Là où l’éducation publique dispose de budgets bien établis, les syndicats doivent se mobiliser pour la défendre contre ceux qui veulent la démanteler. Les syndicats d’enseignants doivent nouer des alliances avec les ONG afin d’obtenir un meilleur financement pour l’aide au développement et surtout atteindre l’objectif de 0,7% du PNB pour l’aide au développement et la coopération. Ce printemps, les affiliées de l’IE ont fait partie de la coalition des organisations de la société civile pour l'Appel mondial contre la pauvreté.

Vous avez aussi évoqué la recherche d’un nouvel ordre mondial base sur la paix, la justice sociale, la sécurité et l’engagement de défendre les droits humains et syndicaux.

L’IE fait partie des forces progressives en faveur du changement social et de la justice. L’attitude du mouvement syndical international, qui refuse de plier devant la mondialisation des entreprises, doit nous inspirer l’espoir. L’émergence de nouveaux mouvements sociaux de base représentant les pauvres et les opprimés. Dans certains cas, nous pouvons célébrer l’élection démocratique de gouvernements engagés dans la justice sociale, comme mon propre gouvernement en Afrique du Sud. Nous ne devrions pas avoir peur de soutenir ces gouvernements tout en restant vigilants à l’égard des intérêts de nos membres.

Le Congrès mondial de l’IE a placé au premier plan la paix et la sécurité dans le monde. La guerre et l’insécurité rendent inaccessible les objectifs de l’EPT et de progrès social, comme dans certaines régions d’Afrique et du Moyen-Orient. Nous avons besoin d’institutions multilatérales fortes qui peuvent faciliter la négociation d’accords, promouvoir la bonne gouvernance et assurer l’aide aux pays dévastés. L’IE exprime clairement son rejet du terrorisme sous toutes ses formes. L’éducation devrait instiller des valeurs de paix et apprendre aux enfants à résoudre pacifiquement les conflits.

L’IE se prononce résolument contre les violations des droits humains, y compris les droits politiques et du travail, les droits des femmes et les droits des enfants. Les syndicalistes persécutés, les élèves abusés, les enseignantes opprimées et tous ceux qui souffrent de discrimination méritent de toute urgence notre aide et notre solidarité.

La dernière question traite de l’unité du mouvement enseignant pour améliorer les conditions des personnels de l’éducation.

Le 4e Congrès mondial a voté à une écrasante majorité en faveur de l’intégration, au sein de l’IE, des affiliées européennes de la Confédération syndicale mondiale des Enseignants.

L’IE doit se connecter avec le mouvement enseignant en Chine, au Moyen-Orient, à Cuba. Vous ne pouvez pas ignorer 10 millions d’enseignants chinois. Nous devons accepter que nous vivons dans un monde globalisé et éviter toute arrogance: les différentes idéologies ne devraient nous conduire à les laisser dans leur isolement. Si nous voulons atteindre l’unité du mouvement enseignant, nous devrions être en mesure d’influencer le mouvement social dans cette partie du monde. Si les investisseurs se déplacent massivement vers la Chine, l’IE doit trouver des moyens d’entrer en rapport avec les mouvements syndicaux indépendants en Chine continentale. Comment définir alors des relations formelles, c’est une autre question. Mais l’IE doit nouer le dialogue.

Vous êtes un ardent défenseur des alliances avec d’autres groupes sociaux.

Oui, car, en tant que Sud-africain, je connais le pouvoir de l’unité avec le mouvement des étudiants et les organisations de la communauté dans la lutte contre l’Apartheid dans les années 1980. Les syndicats d’enseignants doivent s’intéresser aux questions sociales et politiques pour s’assurer que nous avons une bonne gouvernance, surtout dans les sociétés en voie de démocratisation. Les syndicats doivent faire pression sur leur gouvernement et influencer les politiques au quotidien. Nous devons construire des alliances avec les communautés religieuses, les associations de parents, les groupes sociaux progressifs sur des intérêts communs. Nous ne pouvons pas gagner seuls la bataille de l’éducation publique et de qualité pour tous. La Campagne mondiale pour l’éducation est un bon exemple, où l’IE et les syndicats de l’éducation sont les locomotives puisque les syndicats sont des pouvoirs de masse.

Il est clair que certaines ONG ne représentent qu’une poignée de militants. Mais notre vision fondamentale ne change pas: principes de solidarité, égalité, démocratie, progrès social et défense des travailleurs. Ce qui doit changer et être adapté à chaque situation, c’est notre stratégie.

Comment voyez-vous l’IE dans 10 ans?

Il faut renforcer notre voix. Tous les dirigeants syndicaux, tant sur le plan international que national, doivent ouvrir un débat organisationnel et politique pour analyser exactement où nous sommes et où nous voulons être à moyen et à long terme. Le mouvement enseignant fait également face aux défis de la mondialisation, du néolibéralisme et des attaques contre les services publics. Nous avons vu ces dernières décennies des restructurations économiques massives accompagnées d’une augmentation de nouveaux genres de travailleurs, souvent sans couverture syndicale. Parallèlement les secteurs plus anciens de l’économie (mines, agriculture, manufactures) ont souffert un déclin se traduisant par un chômage en hausse et des affiliations syndicales en baisse. En tant que mouvement, nous devons nous demander si nous avons fait les changements nécessaires pour affronter ces défis.

Il est important pour nous de ne pas perdre de vue les enjeux majeurs, comme syndicalistes et enseignants, afin de réaliser nos objectifs en termes de meilleures conditions et d’éducation de qualité, nous devons nous engager auprès du mouvement plus large en faveur du progrès social.

Il faut en outre soutenir la coopération au développement. Les pays du Nord ont le devoir de soutenir leurs collègues du Sud. Je vous parle de mon expérience. Dans les années 1980 et 1990, lorsque nous construisions le premier syndicat enseignant non racial en Afrique du Sud, nous avons beaucoup compté sur la solidarité et le financement des syndicats du Nord. Nous avons créé le SADTU en 1990 grâce à ce soutien. Je suis heureux de dire que 15 ans plus tard, le syndicat est autosuffisant. Grâce à nos 220.000 membres, nous apportons une contribution significative au mouvement syndical sud-africain et une aide à la coopération au développement dans les pays voisins. La solidarité signifie partager les connaissances, les compétences et les ressources humaines. Le Nord pourrait beaucoup apprendre des valeurs humaines du dénommé Sud.

Pour conclure, l’IE et ses organisations membres doivent s’assurer que les résolutions soient suivies d’actions. Ne continuons pas à voter des politiques. Mettons-les en oeuvre.